Profil

Docteur en science politique de l'université Paris I (Panthéon-Sorbonne). Enseignant-chercheur, spécialiste des mafias et de la criminalité : Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

Contacts

Rizzoli Fabrice
mail : rizzoli@cf2r.org
06 63 75 78 53

Emissions de télévision

- C dans l'air, France 5, Naples, les ordures de la Camorra, vendredi 23 avril 2008.
- C dans l'air, France 5, Berlusconi, mon ami Sarko, mardi 15 avril 2008.
- Bouge la France, Public-Sénat, Le nouveaux parrains jouent la mondialisation, 29 mai 2007.
- C dans l'air, France 5, La guerre des casinos, 20 décembre 2006.
- C dans l'air, France 5, La mafia puissance mondiale, 2 décembre, 2006.
- Le monde d'Adler, Direct 8, Mafia, la pieuvre se mondialise,  19 novembre 2006.
- C dans l'air, France 5, Le parrain dans la bergerie, 21 avril 2006.

Publications

- Libération, La mafia napolitaine et les Roms, le 4 août 2008
- Libération, "l'Italie, ses déchets, son béton, ses mafias", 16 juillet 2008.
- Département de Recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines, "révoltes populaires" contre la mafia en Sicile : images pieuses médiatiques et réalité, mai 2008.
- Centre Français de Recherche pour le Renseignement, de 2005 à 2007 : 8 articles cf2r.org
- "
Mafia et trafics de drogue : le paradigme Cosa nostra ", Hérodote n°112, Géopolitique des drogues illicites, 1er trim. 2004.
- La Criminalité organisée en Europe (Milan, Paris, Barcelone). Commission Européenne, Rapport Falcone, Omicron, 2002.
- " L'Etat italien face au terrorisme mafieux ", Etat et terrorisme. Actes du colloque de Paris organisé par  Démocraties, éditions Lavauzelles, 2001.
- Les Mafias et la fin du monde bipolaire, mémoire de DEA de sciences politiques, Université de Paris I, 1999.
- Les Mafias et le trafic de stupéfiants, mémoire de maîtrise de géographie, Université de Paris I, 1998.


Conférences

- "Analyse du comportements mafieux", CERPAC-ESAC, Université de Haute Alsace, 20-21 mai 2008.
- "Les femmes et les mafias", Ermont, 11 décembre 2007.
- "Les relations politico-mafieuses", Centre National d'Etudes et de Formation de la police nationale, 6 juin 2007.
- "Les mafias italiennes et l'entreprise", Cercle de réflexion économique du Val d'Oise, 14 mars 2007.
- "Les organisations mafieuses", Institut de Géographie de Paris, mai 2004.
- "Le phénomène mafieux en Italie", Académy and Finance, Genève, 28-29-30 octobre 2003.
- "Mafia, Etat et Terrorisme", Démocraties, Sénat, 12 janvier 2002.
- "La criminalité organisée étrangère en France", projet Falcone, Omicron, Mairie de Milan, novembre 2001.


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Samedi 16 février 2008 6 16 /02 /Fév /2008 19:06
Fabrice Rizzoli
31-10-2005

Le dimanche 16 octobre 2005, à 17 h 22, un véhicule s'arrête devant un bâtiment public à Locri, en Calabre (sud de l'Italie). Un homme, à demi masqué, un pistolet à la main, parcourt quelques mètres avant de tirer cinq coups à bout portant sur Francesco Fortugno, 54 ans, vice-président de la région de Calabre. Puis, le tueur retourne sans précipitation vers la voiture, conduite par un complice.

 

Tous les éléments, de la méthode à la cible, en passant par le contexte, font de cet homicide un crime de type mafieux, ni plus ni moins qu'un « cadavre exquis 1  ». En effet, face à un tel professionnalisme, un règlement de compte d'ordre privé est impossible. Par ailleurs, au cours de cette exécution, rien n'a été laisssé au hasard. Le lieu, la date, la cible et a fortiori le mobile sont autant de messages de la part de la ‘Ndrangheta 2 en direction du pouvoir politique.

 

Le lieu et la date

 

La région de la Locride, dans le sud de la Calabre, est une des zones les plus mafieuses d'Italie. Au cours de ces 13 derniers mois, 22 homicides y ont été commis dont 20 demeurent n'ont pas été élucidés. A Locri, le contrôle du territoire est exercé par les ‘ndrines (familles mafieuses calabraises), expertes dans la gestion des rapports de pouvoir et de politique. Un tel meurtre nécessite donc une « autorisation » 3 .

 

L'endroit précis du meurtre constitue un premier message : il s'agit du Palais Nieddu, un très beau bâtiment situé en plein centre ville, où se tiennent de nombreux séminaires. Si les tueurs avaient recherché la discrétion, ils auraient accompli la forfait sur le trajet de la cible, c'est-à-dire sur la route qui relie le domicile de Brancaleone à Locri, entre la montagne et la mer Ionienne.

 

En outre, les tueurs ont opéré un dimanche, en plein jour, à un moment où ils ne pouvaient donc profiter des habitudes professionnelles de la cible. Ce jour-là, la victime est restée une heure à discuter avec des amis après avoir voté. Il est donc fort probable qu'elle ait été suivie toute la journée et qu'une personne présente à l'intérieur du bâtiment ait donné le signal. Enfin, la date est capitale puisqu'il s'agissait des primaires au sein de la coalition de gauche nommée « l'Unione », en vue des élections législatives du printemps 2006. En ce dimanche d'élection, en plein centre ville et devant témoins 4, cet acte criminel est avant tout la démonstration que cette association criminelle peut frapper n'importe où, n'importe quand et surtout n'importe qui ; en particulier un homme politique.

 

La cible et le mobile 

 

Fortugno qui a un lien de parenté avec la famille Laganà - une dynastie de démocrates-chrétiens réputée en Calabre - est à l'origine médecin chef des hôpitaux. Secrétaire d'un syndicat de médecins (CISL), il est devenu référent pour les questions de santé du parti de gauche, la « Marguerite », dans sa région, la Calabre. Au printemps 2005, il a été élu au sein de l'assemblée régionale, puis au dernier moment de la précédente législature, il a remplacé au poste de vice-président un collègue élu député.

 

Dans un premier temps, le procureur s'est intéressé aux activités que Fortugno exerçait au sein de l'hôpital de Locri, où sont encore employés sa femme et son frère. En 2004, des fournisseurs et des responsables hospitaliers ont été arrêtés dans le cadre d'une enquête sur une escroquerie concernant les fournitures. Un climat de violence s'était alors installé (agressions, etc.).

 

Dans un second temps, les enquêteurs suivent la piste de l'engagement politique de Fortugno vis-à-vis du monde de la santé. A la mi-octobre, le président de la Calabre avait été menacé pour avoir annoncé, parmi d'autres réformes, le renouvellement des dirigeants d'entreprises publiques de santé. Cette décision aurait entraîné la modification du déroulement et de l'attribution des adjudications publiques. Celles-ci sont en effet régies par des amitiés et des liens nés de nombreuses années d'ententes économico-politiques.

 

Aussitôt élu, Francesco Fortugno a été donc associé à la nomination des dirigeants des entreprises de santé, en majorité sous tutelle de la région. A l'occasion de cet événement, des sources proches de l'exécutif régional confient qu'il y eut de « fortes pressions ». Les « cosches » (familles mafieuses) ont fait pression pour que les décisions ne soient pas prises avant le printemps prochain et ont fait savoir que lors des élections régionales de 2006, elles voteraient massivement pour la droite5.

 

  • 1Les « cadavres exquis » sont le nom donné aux assassinats mafieux concernant les personnalités de la vie publique italienne ; à l'image des juges Falcone et Borsellino en 1992.
  • 2Le terme ‘Ndrangheta désigne l'organisation criminelle calabraise de type mafieux. Avec Cosa Nostra sicilienne et la Camorra en Campanie, elle représente une des agrégations mafieuses les plus anciennes et les plus présentes en l'Italie.
  • 3Voir la note d'actualité numéro 16 sur Cosa Nostra sicilienne.
  • 4Les premières constatations font état d'une cinquantaine de témoins entre les personnes présentes dans la cour du bâtiment, devant l'édifice et dans la rue !
  • 5L'orientation des votes est un des pouvoir des mafias italiennes qui les différencie de la criminalité organisée classique.
  • 6L'organisation mafieuse sicilienne étant souvent représentée comme un pyramide.
 
Par rizzoli - Publié dans : 'Ndrangheta, mafia calabraise
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Samedi 16 février 2008 6 16 /02 /Fév /2008 18:55
Bernardo Provenzano, le chef incontesté de la mafia sicilienne depuis 1993, a été arrêté, le 11 avril 2006, au prix d'une longue et très complexe enquête policière basée sur le renseignement et le secret. Il semble que la vacance du pouvoir au lendemain des élections législatives ait été propice à sa capture : les complicités politiques dont il bénéficiait n'ont pu fonctionner.
 

Dans les années 1960, sous la coupe de Lucciano Leggio, Salvatore Riina, Calogero Bagarella et Bernardo Provenzano avaient, par la violence, pris le contrôle de la mafia de Corleone ( 80 km au sud de Palerme). Après une guerre sanglante au début des années 1980, le groupe des corléonais prit le commandement de la mafia sicilienne. Pour ces actes, Provenzano a été condamné par défaut à la prison à vie à plusieurs reprises. Le chef de Cosa nostra était en fuite depuis 1963. Il était notamment poursuivi dans le cadre d'un procès concernant 127 homicides. Mais son arrestation n'a pas toujours été une priorité.

 

En effet, dans le contexte de la Guerre froide, les mafias étaient liées à une frange de la Démocratie chrétienne, animée par Salvo Lima en Sicile et Giulio Andreotti à Rome. Leur but était de s'opposer à l'arrivée des communistes au pouvoir. Ainsi, en dépit des efforts de la magistrature, il n'y eut aucune volonté politique de lutter contre le phénomène mafieux au cours de la première République (1945-1992).

 

Cosa nostra en immersion

 

L'attention de l'Etat s'est d'abord portée sur Toto Riina, qui s'était lancé dans une véritable guerre terroriste contre l'Etat de 1992 à 19931. Après l'arrestation de Salvatore Riina en 1993 et face à l'offensive étatique, Provenzano proposa à son organisation la stratégie de l'enfouissement et mit en place un accord entre les nombreux mafieux emprisonnés et ceux en liberté.

 

En outre, il proposa sa conception de l'« entreprise mafieuse » aux politiques de la seconde République. Cette stratégie comprenait deux volets. Avec les ennemis, la mafia assurait la tactique de « connivence/extériorité ». Ainsi, pour le mafiologue de gauche, Umberto Santino, « s'il n'existe aucun rapport entre les mafieux et les coopératives rouges en Sicile, il est aussi vrai qu'aucune plainte pour racket n'a été déposée, ce qui laisse présumer que ces coopératives rouges ont pratiqué cette forme de connivence ». En revanche, avec ses alliés, la mafia organisait la « connivence/intéressement », ce qui permit de tisser des liens avec le nouveau centre-droit (Forza Italia, conduit par Silvio Berlusconi), tout juste créé pour les élections législatives de 19942.

 

Aux élections législatives de 2001, le centre-droit obtint la totalité des soixante et un sièges électoraux de la Sicile, ce qui n'était jamais arrivé du temps de la Démocratie chrétienne ! En 2003, des écoutes téléphoniques démontrèrent des connivences entre Cosa Nostra et le président de la région Sicile, Salvatore Cuffaro (appartenant au parti Forza Italia). D'autres procès, qui tendent à démontrer ces liens occultes, sont actuellement en cours. A titre d'exemple, le député de Forza Italia, Gaspare Giudice, et le sénateur Antonio Battaglia, d'Alliance nationale, ont été mis en examen pour association mafieuse. En outre, le plus important collaborateur de justice a certifié que pour se présenter en politique dans la région, il fallait l'accord de Don Bernardo.

 

La cavale de Provenzano s'effectue au sein de ce que Santino appelle la « bourgeoisie mafieuse » sicilienne - propriétaires fonciers, professions libérales, entrepreneurs, fonctionnaires, administrateurs en particulier du monde la santé, politiques et mafieux - tous sensibles à sa capacité d'offrir une mafia d'entreprise, davantage modérée dans l'usage de la violence.

 

Parce que, fondamentalement, le pouvoir mafieux réside dans le contrôle du territoire, il n'est pas possible à un chef de commander depuis l'extérieur. Provenzano résidait donc en Sicile, ce qui n'exclut pas des périodes hors de l'île avant 19933. En 1997, il fut arrêté lors d'un contrôle routier à Traversa (Castelacia) au volant d'une camionnette pleine de foin. Muni de faux papiers, il ne fut pas reconnu par les forces de l'ordre. Cependant, la longévité de la clandestinité de Provenzano était davantage due à ses complicités qu'à la malchance des forces de l'ordre.

 

Une enquête policière de très haut niveau

 

A la fin des années 1990, grâce à un informateur de la mafia - fait extrêmement rare - les enquêteurs disposaient d'un billet écrit de la main de Provenzano. Cependant, la veille du jour où l'informateur devait se présenter au tribunal pour devenir collaborateur de justice, il fut assassiné. A partir de ce moment, les forces de l'ordre furent certaines d'être infiltrées.

 

Celles-ci ont alors adopté une stratégie de contournement en s'attaquant par étapes aux cercles concentriques qui protégeaient Provenzano. Il y eut 422 arrestations ! En 2001, un de ses lieutenants, Benedetto Spera, fut appréhendé non loin d'une maison où Provenzano attendait de se faire soigner, mais il parvint une fois de plus à prendre la fuite. En 2002, son plus fidèle allié, Antonio Giuffré collabora et confirma que Provenzano n'utilisait jamais le téléphone. Le chef de la mafia ne communiquait qu'à l'aide de petits billets que des intermédiaires faisaient parvenir aux autres affiliés. Les policiers déclenchèrent alors la filature des porteurs de missives.

 

Fin 2003, Provenzano traversa toute l'Italie en voiture et passa quatre fois la frontière afin de se faire soigner sous le nom de Gaspare Troia, dans une clinique à Marseille. Cependant, pour la première fois, les enquêteurs disposaient de ses empreintes, de son ADN ainsi que de divers témoignages. A la fin de l'année 2004, ils s'attaquèrent à ses alliés dans la région de Palerme, à Bagheria et surtout à Villabate. Dans cette commune des alentours de Palerme, le conseil communal a été dissous en 2001 et 2003 pour infiltrations mafieuses. L'ex-président de ce conseil communal, Francesco Campanella, collabora avec la police, ce qui entraîna de nombreuses arrestations et, très certainement, le retour de Provenzano dans la région.

 

La surveillance du dernier cercle de complices fut alors confiée à la direction anti-crime (DAC) de la police nationale créée en décembre 2004. En effet, au début des année 2000, des membres de la Direction départementale antimafia (DDA) avaient renseigné des mafieux quant à la pose de micros dans des lieux susceptibles d'être fréquentés par le chef de la Coupole ! La DAC, pourvue d'une cinquantaine d'enquêteurs secrets, est alors confiée au préfet Nicola Cavaliere, celui qui avait arrêté Pippo Calo, le banquier de la mafia des années 1980.

 

Officiellement, depuis six semaines, des policiers surveillaient les personnes qui entraient et sortaient de la maison familiale où réside l'épouse de Provenzano, en particulier un berger. Cependant, il était impossible pour les policiers de ne pas se faire repérer à Corleone. Ainsi, depuis une dizaine de jours la ferme du berger en question était filmée à l'aide d'une caméra ultra puissante placée sur une colline située à trois kilomètres. Le dimanche 9 avril, des policiers se sont attardés sur un sac de la blanchisserie déposé au domicile de madame de Provenzano, avant d'en perdre la trace dans les dédales de Corleone. Or, le paquet est réapparu à 2 kilomètres, le mardi 11 avril, à 10h30, livré dans cette même ferme sous surveillance. Là, les policiers ont un vu un bras dépasser de la porte de l'étable.

 

Le mandat d'arrêt a alors été signé par le procureur adjoint de Palerme, Giusseppe Pignatone, et deux juges d'instruction de la Direction départementale antimafia (DDA), Marzia Sabella et Michele Prestipino. Puis à 11h06, le Service central opérationnel (SCO) de la police nationale, avec la coopération des carabiniers et de la Garde des finances a procédé à l'arrestation de Provenzano.

 

Une arrestation à point nommé

 

Le procureur en chef de la Direction nationale antimafia, Piero Grasso, confirme que cette arrestation est le fruit « d'enquêtes longues et sophistiquées ». Or, la nomination de ce dernier fut « arrangée » par le gouvernement Berlusconi au dépens de Gian Carlo Caselli, ex-procureur de Palerme, bien plus expérimenté et symbole de l'Antimafia4. Peut-être que ce procureur, à la morale irréprochable mais nommé avec insistance par le pouvoir en place, a préféré agir au moment d'un changement de majorité. Ou bien, les magistrats ont préféré attendre l'issue des élections et profiter de ce moment de flottement dans la vie politique italienne pour passer à l'action. Les déclarations du sous-secrétaire du ministère de l'Intérieur Alfredo Mantova, sonnent comme un aveu : « l'arrestation a eu lieu lorsque les policiers étaient sûrs de l'information, mais même si elle avait pu avoir lieu deux jours avant, cela risquait d'être l'objet d'instrumentalisation pendant la campagne électorale».

 

Par ailleurs, cette arrestation post électorale donne une grande marge de manœuvre aux enquêteurs quant à l'exploitation des 340 Pizzini, les fameux "billets" retrouvés sur les lieux. Ils concernent des appels d'offres et impliquent des personnes jusqu'ici jamais citées dans des enquêtes judiciaires. Au moment de son arrestation Provenzano a déclaré « Vous n'avez pas idée des dégâts que vous faîtes », ce qui en langage mafieux pourrait signifier la fin de la « pax mafiosa »5.

 

En arrêtant le chef de Cosa Nostra le lendemain de la défaite du centre-droit, les magistrats italiens a démontré son autonomie réelle vis-à-vis du pouvoir politique. Ainsi, les responsables mafieux ne pourront reprocher au pouvoir politique de pas avoir « couvert » Provenzano, dans la mesure ou la droite ne gouvernait plus et la gauche pas encore !

 

  • 1Cf. Fabrice Rizzoli, "L'Etat italien face au terrorisme mafieux", Actes du colloque « Etat et terrorisme », Démocraties, 12 janvier 2002, éditions Lavauzelle, collection Renseignement et guerre secrète, p. 45.
  • 2Pour le lien entre Berlusconi et la mafia, voir la Note d'actualité CF2R n°35 concernant Dell'Utri (www.cf2r.org).
  • 3Le fils de Bernardo Provenzano maîtrise fort bien la langue allemande et vient d'obtenir un doctorat d'ethnographie sur la civilisation germanique, ce qui ne peut qu'intriguer les enquêteurs.
  • 4Afin que Gian Carlo Caselli ne puisse être nommé par le Conseil supérieur de la magistrature, le gouvernement Berlusconi a introduit un décret-loi pour proroger le mandat Piero Luigi Vigna, le dernier procureur de la DNA jusqu'à son soixante-douzième anniversaire - le 2 août 2005 - alors que son mandat prenait fin le 2 janvier 2005. Par ce biais, la nomination logique de Caselli devenait impossible car il avait dépassé le nouvel âge limite de soixante-six ans !
  • 5Pour appréhender les possibles dissensions au sein de Cosa Nostra, voir la Note d'actualité CF2R n°16 (www.cf2r.org).
 
Par rizzoli - Publié dans : Cosa nostra, mafia sicilienne
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Vendredi 15 février 2008 5 15 /02 /Fév /2008 12:22
Le 15 août 2007, jour de l’Assomption, six ressortissants italiens originaires de Calabre ont été « exécutés » lors d’un guet-apens qui leur a été tendu un peu avant 2 h 30 du matin, sur le parking de la pizzeria « Da Bruno » à Duisburg, en Allemagne. Les six victimes, âgées de 16 à 39 ans, ont été ont été criblées de balles dans leurs véhicules. Elles n’étaient pas armées et chacune d’entre-elle a reçu un coup de grâce en pleine tête. Quelque 71 douilles, tirées par deux pistolets mitrailleurs de type Uzi, ont été retrouvées sur place par les enquêteurs. Les impacts de balles très centrés témoignent du professionnalisme des tueurs. Il s’agit des six derniers morts occasionnés par la faida de San Lucan.

 

La faida de San Luca1

Une faida est une succession de crimes basés sur la vengeance (la vendetta) auxquels se livrent, sur le long terme, deux familles rivales. Une faida débute par un affront (uno sgarro) fait à une personne. La famille de celle-ci se sent alors contrainte de laver l’offense par le sang versé. Les meurtres s’enchaînent ensuite. En Calabre, ce sont les femmes, gardiennes de la mémoire des morts, qui perpétuent la faida. Ce sont celles de la famille offensée qui poussent les hommes à tuer.

La faida ne concerne pas que les familles mafieuses. Cependant, à San Luca, celle-ci se double d’un affrontement entre familles mafieuses. D’un côté, la ‘ndrina2 des Pelle-Romeo-Vottari, de l’autre celle des Nirta-Strangio. La famille Strangio est divisée en trois branches. L’une est alliée au clan Nirta-Strangio ; la deuxième est proche des familles Pelle-Romeo-Vottari ; la troisième branche est totalement hors de la mafia. Les deux camps disposent de chacun d’une centaine d’hommes, de nombreuses parentés, ainsi que de différents complices. Environ 140 personnes sont en mesure faire usage d’armes à feu.
En 1991, au cours du carnaval de la Saint Valentin, un banal jet d’œuf tourne au sgarro, le fameux « affront ». En représaille, la ‘ndrina Pelle-Romeo-Vottari assassine Francesco Strangio et Domenico Nirta. Un arrangement honorable pour tous est trouvé. Antonio Vottari a tué parce qu’il avait été provoqué et sa vie sera sauve à condition de quitter San Luca à jamais. Antonio Vottari pensait s’affranchir de cette interdiction de territoire. Il est assassiné le 25 juillet 1992. Un membre de chaque famille de la ‘ndrina Nirta-Stangio pu lui mettre une balle dans la tête : douze d’après l’autopsie.
Depuis 1991, la faida de San Luca a fait vingt morts
3. Le jour de Noël 2006, un commando des Pelle-Romeo-Vottari tente d’assassiner Giovanni Luca Nirta, le chef de la ‘ndrina Nirta-Strangio. Maria Strangio 33 ans, l’épouse du chef décède. Ce dernier, son frère et son fils de cinq ans, sont tous blessés par balle.
D’après les enquêteurs, en représailles du meurtre de sa femme, le « boss » Giovanni Luca Nirta a commandité le meurtre de six personnes :

 
  • Marco Marmo, affilié à la ‘ndrina Pelle-Romeo-Vottari, résident en Calabre est soupçonné d’être un des tueurs de Maria Strangio. Le 11 août, la police avait prévenu Marco Marmo que sa vie était en danger et qu’il ne devait pas quitter son domicile en Calabre. Il préféra partir en Allemagne afin de s’armer.
  • Sebastiano Strangio, le cuisinier de la pizzeria Da Bruno était une affilié de la ‘ndrina Pelle-Romeo-Vottari. Le restaurant a été utlisé pour une opération de blanchiment. Il est aussi une base logistique pour les armes de la ‘ndrina. Le 17 août 2007, les enquêteurs y ont retrouvé un fusil d’assaut M16 acheté récemment à un trafiquant serbe.
  • Francesco Giorgi, âgé de 16 ans, est une victime « transversale ». Il s’agit du terme officiel pour définir les parents de mafieux qui sont assassinés par les rivaux.Un de ses parents éloignés, Antonio Giorgi était lié aux Pelle-Romeo-Vottari et a été assassiné le 3 août 2007. Il fallait déjà y voir un avertissement du camps adverse4.
  • Tommaso Venturi, âgé 18 ans avait dans poche une image pieuse brûlée. Cela signifie qu’il venait d’être affilié à la ndrine selon la cérémonie consacrée.
  • Francesco et Marco Pergola, n’avaient pas de casier judiciaire mais travaillaient au restaurant Da Bruno. Les deux frères Pergola résidaient depuis quatre ans en Allemagne. Leur père est un policier calabrais en retraite. En raison de cette filiation « infâme », il est peu probable qu'ils aient été des ‘ndranghetistes. Les enquêteurs ne savent pas encore s’ils sont impliqués dans des affaires criminelles.
 

Certains de ces hommes sont peut-être morts parce qu’ils travaillaient au restaurant Da Bruno. Ces emplois sont parfois une « faveur mafieuse ». La faida conduit à tuer ceux sont qui sont en rapport avec les ennemis.
Les exécutions sont davantage une vendetta dans la faida de San Luca plutôt qu’un règlement de compte mafieux stricto sensu. En revanche, tout a été soigneusement étudié pour que les rivaux de la ‘ndrina Pelle-Romeo-Vottari comprennent le message.
La date du 15 août, celle de la fête de la Vierge Marie, n’a pas été choisie au hasard. Il s’agit d’une réponse à l’assassinat de Maria Strangio le jour de Noël 2006. Le lieu, hors de la Calabre, signifie : « où que vous soyez, vous n’êtes pas en sécurité si vous attentez à notre famille ». Le nombre de victimes doit amener l’autre clan à capituler. Les victimes « transversales » prouvent que toutes les personnes originaires de San Luca sont concernées. A ce titre, il a fallu que quelqu’un renseigne les tueurs. Dans une faida, il y a toujours un traître. Les meurtres à l’extérieur de la Calabre ne sont pas une nouveauté. En revanche, les tueries de cette ampleur sont, quoi que l’on puisse croire, très rares dans le monde mafieux
5. Le « massacre de l’Assomption » entre peut-être dans l’histoire du crime comme est déjà présent celui de la Saint Valentin6. Cette faida nous renseigne donc sur la ‘Ndrangheta.

 

De la faida à la ‘Ndrangheta

 

La mafia calabraise est composée de familles biologiques. Le mariage permet d’agrandir la famille. Les enfants nés du mariage établissent le lien de sang indispensable. Les ‘ndrines ont donc une cohésion plus forte que les autres mafias italiennes et sont relativement protégées du phénomène des repentis. Il est bien plus difficile de trahir une personne de sa famille.
La ‘Ndrangheta est aussi un cas d’école de mafia transnationale. Une forte communauté calabraise est présente en Europe du Nord, en Australie et au Canada. Le SISDE, le service de renseignement civil italien, affirme que les ndrines à l’étranger sont pleinement autonomes par rapport à leur maison mère de Calabre. Cela constitue un avantage mais aussi un inconvénient. Cela peut entraîner des conflits entre ‘ndrines présentes sur un même territoire, comme celui de Duisbourg. L’Allemagne est une « succursale » importante de la ‘Ndrangheta. Les Italiens y constituent la deuxième communauté étrangère derrière les Turcs avec 540 000 ressortissants, dont 3 500 à Duisbourg. Des milliers de mafieux et leurs complices assurent l’approvisionnement en cocaïne de toute l’Europe. La mafia calabraise a des contacts directs avec les cartels colombiens. Ils blanchissent d'énormes capitaux. Les services de renseignement allemand (BND) ont découvert que des mafieux calabrais investissaient dans des sociétés cotées en bourse à Francfort.
D’après la Direction des enquêtes antimafias italienne (DIA), la ‘Ndrangheta serait composée de 155 ‘ndrines et de 7 000 affiliés qui générerait 3,4 % du PIB italien. Le trafic de drogue rapporterait à lui seul 22 milliards d’euros par an. En 2003, la Commission parlementaire antimafia italienne affirmait que la ‘Ndrangheta était la première mafia d’Italie. Ce fut une surprise pour le grand public. Qui pouvait penser que Cosa nostra sicilienne serait détrônée au hit parade du crime organisé ?
En réalité, la ‘Ndrangheta constitue un équilibre entre la loyauté, le contrôle du territoire et la transnationalité. De toutes les mafias italiennes, elle est la mieux armée pour faire face à la mondialisation.
Le règlement de compte de l’Assomption a eu lieu au sein de la diaspora puisqu’il s’est produit devant le restaurant italien. Cependant, l’Allemagne n’est pas la Calabre : l’omerta - la loi du silence – n’y fonctionne pas. Deux personnes ont apporté leur témoignage et l’enquête progresse à grands pas. Les policiers ont déjà mis un nom sur le portrait robot établi et sur les membres du commando.
La famille Strangio-Nirta risque effectivement de le payer très cher. Nous ne sommes plus au temps de la Guerre froide où les mafias étaient des alliés objectifs du Monde libre dans la lutte contre le communisme
7. En quelques mois, les enquêteurs italiens ont trouvé les soldats de la ‘Ndrangheta qui avaient tué le Vice-président de la région Calabre en 20058. Ils ont arrêté le chef mafieux et le donneur d’ordre. Seul un doute subsiste sur une complicité à un niveau supérieur. En effet, la fin de l’impunité ne signifie pas la fin des mafias italiennes, en particulier celle de la ‘Ndrangheta.

 

  1. 1 San Luca est une petite ville de 4 800 habitants de l’Aspromonte. Elle fait office de capitale de la mafia calabraise, la ‘Ndrangheta. Il y a encore dix ans, tous les chefs de ‘ndrina, s’y réunissaient le jour de la fête de la Madone des Montagnes. Cette pratique a été suspendue en raison des succès remportés par les forces de l’ordre.
  2. 2 Il faudrait appeler ‘ndrina - ou ‘ndrine au pluriel  en italien- la cellule de base de la ‘Ndrangheta et garder le terme de clan pour la Camorra napolitaine.
  3. 3 Après une accalmie, la faida reprit en 2006 et a fait 11 morts en huit mois.
  4. 4 Le jeune Francesco était aussi un parent de Domenico Giorgi. Ce dernier, né en 1963, émigra en Allemagne dans les années quatre-vingt. A Duisburg, il fut équarrisseur puis serveur dans une boite de nuit. En 1989, il est employé par Michele Mammoliti, le propriétaire du restaurant Da Bruno de l’époque. Au mois d’août 1989, Domenico Giorgi gagnait, 1 200 marks par mois, mais il acheta le restaurant 250 000 euros comptant à son employeur ! En 1997, il le revendit aux frères Strangio, Giovanni et Sebastiano. Le cuisinier assassiné le 15 août dernier a donc servi de prête-nom dans une affaire de blanchiment pour le compte des Pelle-Romeo-Vottari (cf. Rapport des carabiniers sur le restaurant Da Bruno, 2001)..
  5. 5 Les familles mafieuses font généralement exécuter une seule personne à la fois et le corps disparait afin de ne pas attirer l’attention.
  6. 6 Le 14 février 1929, Al Capone envoie des faux policiers tuer de sang froid sept hommes de main de Georges Bugs Moran, chef d’une bande rivale d’origine irlandaise.
  7. 7 Les mafias italiennes ne bénéficient plus de l’impunité depuis le 31 janvier 1992, date à laquelle la Cour de Cassation a confirmé pour la première fois la culpabilité de plus de trois cents mafieux.
  8. 8 Cf. Note d’actualité N°19, novembre 2005, www.cf2r.org
Par Falcone - Publié dans : 'Ndrangheta, mafia calabraise
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