Partager l'article ! N°6. De San Luca à Duisburg, la faida et la ‘Ndrangheta: Le 15 août 2007, jour de l’Assomption, six ressortissants italiens originaire ...
Rizzoli Fabrice
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Le 15 août 2007, jour de l’Assomption, six
ressortissants italiens originaires de Calabre ont été « exécutés » lors d’un guet-apens qui leur a été tendu un peu avant 2 h 30 du matin, sur le parking de la pizzeria « Da
Bruno » à Duisburg, en Allemagne. Les six victimes, âgées de 16 à 39 ans, ont été ont été criblées de balles dans leurs véhicules. Elles n’étaient pas armées et chacune d’entre-elle a reçu
un coup de grâce en pleine tête. Quelque 71 douilles, tirées par deux pistolets mitrailleurs de type Uzi, ont été retrouvées sur place par les enquêteurs. Les impacts de balles très centrés
témoignent du professionnalisme des tueurs. Il s’agit des six derniers morts occasionnés par la faida de San Lucan.
La faida ne concerne pas que les familles mafieuses. Cependant, à San Luca, celle-ci se double d’un affrontement entre
familles mafieuses. D’un côté, la ‘ndrina2 des
Pelle-Romeo-Vottari, de l’autre celle des Nirta-Strangio. La famille Strangio est divisée en trois branches. L’une est alliée au clan Nirta-Strangio ; la deuxième est proche des familles
Pelle-Romeo-Vottari ; la troisième branche est totalement hors de la mafia. Les deux camps disposent de chacun d’une centaine d’hommes, de nombreuses parentés, ainsi que de différents
complices. Environ 140 personnes sont en mesure faire usage d’armes à feu.
En 1991, au cours du carnaval de la Saint Valentin, un banal jet d’œuf tourne au sgarro, le fameux « affront ». En représaille, la ‘ndrina Pelle-Romeo-Vottari
assassine Francesco Strangio et Domenico Nirta. Un arrangement honorable pour tous est trouvé. Antonio Vottari a tué parce qu’il avait été provoqué et sa vie sera sauve à condition de
quitter San Luca à jamais. Antonio Vottari pensait s’affranchir de cette interdiction de territoire. Il est assassiné le 25 juillet 1992. Un membre de chaque famille de la ‘ndrina
Nirta-Stangio pu lui mettre une balle dans la tête : douze d’après l’autopsie.
Depuis 1991, la faida de San Luca a fait vingt morts3. Le jour
de Noël 2006, un commando des Pelle-Romeo-Vottari tente d’assassiner Giovanni Luca Nirta, le chef de la ‘ndrina Nirta-Strangio. Maria Strangio 33 ans, l’épouse du chef décède. Ce
dernier, son frère et son fils de cinq ans, sont tous blessés par balle.
D’après les enquêteurs, en représailles du meurtre de sa femme, le « boss » Giovanni Luca Nirta a commandité le meurtre de six personnes :
Certains de ces hommes sont peut-être morts parce qu’ils travaillaient au restaurant Da Bruno. Ces emplois sont parfois une
« faveur mafieuse ». La faida conduit à tuer ceux sont qui sont en rapport avec les ennemis.
Les exécutions sont davantage une vendetta dans la faida de San Luca plutôt qu’un règlement de compte mafieux stricto sensu. En revanche, tout a été soigneusement étudié pour
que les rivaux de la ‘ndrina Pelle-Romeo-Vottari comprennent le message.
La date du 15 août, celle de la fête de la Vierge Marie, n’a pas été choisie au hasard. Il s’agit d’une réponse à l’assassinat de Maria Strangio le jour de Noël 2006. Le lieu, hors de la Calabre,
signifie : « où que vous soyez, vous n’êtes pas en sécurité si vous attentez à notre famille ». Le nombre de victimes doit amener l’autre clan à capituler. Les victimes
« transversales » prouvent que toutes les personnes originaires de San Luca sont concernées. A ce titre, il a fallu que quelqu’un renseigne les tueurs. Dans une faida, il y a
toujours un traître. Les meurtres à l’extérieur de la Calabre ne sont pas une nouveauté. En revanche, les tueries de cette ampleur sont, quoi que l’on puisse croire, très rares dans le monde
mafieux5. Le
« massacre de l’Assomption » entre peut-être dans l’histoire du crime comme est déjà présent celui de la Saint Valentin6. Cette
faida nous renseigne donc sur la ‘Ndrangheta.
La mafia calabraise est composée de familles biologiques. Le mariage permet d’agrandir la famille. Les enfants nés du mariage établissent le lien de sang indispensable. Les ‘ndrines ont
donc une cohésion plus forte que les autres mafias italiennes et sont relativement protégées du phénomène des repentis. Il est bien plus difficile de trahir une personne de sa famille.
La ‘Ndrangheta est aussi un cas d’école de mafia transnationale. Une forte communauté calabraise est présente en Europe du Nord, en Australie et au Canada. Le SISDE, le service de renseignement
civil italien, affirme que les ‘ndrines à l’étranger sont pleinement autonomes par rapport à leur maison mère de Calabre. Cela constitue un avantage mais aussi un inconvénient. Cela peut
entraîner des conflits entre ‘ndrines présentes sur un même territoire, comme celui de Duisbourg. L’Allemagne est une « succursale » importante de la ‘Ndrangheta. Les Italiens y
constituent la deuxième communauté étrangère derrière les Turcs avec 540 000 ressortissants, dont 3 500 à Duisbourg. Des milliers de mafieux et leurs complices assurent l’approvisionnement en
cocaïne de toute l’Europe. La mafia calabraise a des contacts directs avec les cartels colombiens. Ils blanchissent d'énormes capitaux. Les services de renseignement allemand (BND) ont découvert
que des mafieux calabrais investissaient dans des sociétés cotées en bourse à Francfort.
D’après la Direction des enquêtes antimafias italienne (DIA), la ‘Ndrangheta serait composée de 155 ‘ndrines et de 7 000 affiliés qui générerait 3,4 % du PIB italien. Le trafic de drogue
rapporterait à lui seul 22 milliards d’euros par an. En 2003, la Commission parlementaire antimafia italienne affirmait que la ‘Ndrangheta était la première mafia d’Italie. Ce fut une surprise
pour le grand public. Qui pouvait penser que Cosa nostra sicilienne serait détrônée au hit parade du crime organisé ?
En réalité, la ‘Ndrangheta constitue un équilibre entre la loyauté, le contrôle du territoire et la transnationalité. De toutes les mafias italiennes, elle est la mieux armée pour faire face à la
mondialisation.
Le règlement de compte de l’Assomption a eu lieu au sein de la diaspora puisqu’il s’est produit devant le restaurant italien. Cependant, l’Allemagne n’est pas la Calabre : l’omerta
- la loi du silence – n’y fonctionne pas. Deux personnes ont apporté leur témoignage et l’enquête progresse à grands pas. Les policiers ont déjà mis un nom sur le portrait robot établi
et sur les membres du commando.
La famille Strangio-Nirta risque effectivement de le payer très cher. Nous ne sommes plus au temps de la Guerre froide où les mafias étaient des alliés objectifs du Monde libre dans la lutte
contre le communisme7. En
quelques mois, les enquêteurs italiens ont trouvé les soldats de la ‘Ndrangheta qui avaient tué le Vice-président de la région Calabre en 20058. Ils ont
arrêté le chef mafieux et le donneur d’ordre. Seul un doute subsiste sur une complicité à un niveau supérieur. En effet, la fin de l’impunité ne signifie pas la fin des mafias
italiennes, en particulier celle de la ‘Ndrangheta.
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