Avant qu'il ne soit trop tard...

Publié le par Falcone

    Avant que la mafia ait sa peau, veuillez prendre connaissance de la lettre de Roberto Saviano menacé de mort par le clan des Casalesi ( N°70. Les Casalesi perdent un réseau de complicité ). Roberto Saviano a "seulement" écrit un livre ( N°102. Gomorra, le livre ).
Cette lettre ouverte publiée par la Repubblica a été traduite par le Courrier International.com

                       
                            ITALIE
 •  "D'ici fin décembre, Saviano sera mort"

"Son livre a fait trop de bruit", a expliqué à la police un "repenti" de la mafia. Il parlait de l'écrivain Roberto Saviano. Malgré les menaces de mort dont il fait l'objet, l'auteur du roman-enquête Gomorra dénonce toujours l'action des clans mafieux, comme en témoigne un article qu'il a récemment signé dans La Repubblica.


Les responsables [de l'assassinat de six immigrés africains, le 18 septembre, à Castel Volturno, en Campanie] ont des noms. Et des visages. Ils ont même une âme. Ou peut-être pas. En réalité, ce sont des lâches. Des assassins sans aucune stratégie. Pour tuer, ils vident leurs chargeurs comme des fous, à l'aveugle. Et pour s'exciter, ils se bourrent de cocaïne et s'envoient des Fernet Branca-vodka. Ils tirent sur des gens désarmés, qu'ils prennent par surprise ou qu'ils visent dans le dos. Ils ne se sont jamais confrontés à d'autres hommes armés. Devant eux, ils trembleraient. Mais ils se sentent forts et sûrs de leur fait quand ils abattent des êtres sans défense, souvent des vieux ou des très jeunes.

Moi, je me demande : dans ce coin de Campanie, le vôtre, le mien, voilà des mois et des mois qu'une bande d'assassins agit sans être inquiétée et massacre des gens pour la plupart innocents. Ils sont cinq ou six, toujours les mêmes. Comment est-ce possible ? Je me demande ceci : mais cette terre, comment se voit-elle, se représente-t-elle, s'imagine-t-elle ? Vous, comment l'imaginez-vous, votre terre, l'endroit où vous vivez ? Comment vous sentez-vous lorsque vous vous rendez à votre travail, quand vous vous promenez, quand vous faites l'amour ? Vous vous posez la question, ou vous suffit-il de vous dire "ça a toujours été comme ça et ça le sera toujours" ? Penser que votre indignation, votre engagement, ne peuvent rien, vous suffit ? Au fond, tout le monde a de quoi manger, et, donc, autant vivre sa vie quotidienne sans s'occuper du reste ? Ça vous suffit, vraiment ?

Dans n'importe quel autre pays la liberté d'action d'une telle bande d'assassins aurait provoqué des débats, des affrontements politiques, des réflexions. Mais ici, ce ne sont que des crimes, typiques d'une région considérée comme le trou du cul de l'Italie. Et donc les enquêteurs, les carabiniers et les policiers, les quatre chroniqueurs de faits divers qui suivent les affaires sont tout seuls. Et les gens qui, dans le reste du pays, lisent les journaux, ne savent pas que ces tueurs ont toujours recours à la même stratégie : ils se font passer pour des policiers. Ils ont des gyrophares et des signaux d'arrêt d'urgence, ils disent qu'ils sont de la Direction d'investigation antimafia ou qu'ils doivent contrôler les identités. Et ils vivent comme des bêtes : dans les étables pour bufflonnes, dans des baraques au fin fond de la banlieue, dans des garages.

Seize victimes en moins de six mois

Depuis le 2 mai ils ont tué seize personnes. Le 18 septembre, ils ont criblé de balles d'abord Antonio Celiento, propriétaire d'une salle de jeu à Baia Verde, et un quart d'heure plus tard, à Castel Volturno, ils ont ouvert le feu – 170 balles de revolver et de kalachnikov – contre des Africains réunis dans et devant la boutique de vêtements Ob Ob Exotic Fashion, à Castel Volturno, près de Caserte. Ils ont ainsi tué Samuel Kwaku, 26 ans et Alaj Ababa, du Togo ; Cristopher Adams et Alex Geemes, 28 ans, du Liberia ; Kwame Yulius Francis, 31 ans et Eric Yeboah, 25 ans, du Ghana. Quant à Joseph Ayimbora, 34 ans, ghanéen lui aussi, il a dû être hospitalisé avec des blessures graves. Seuls un ou deux d'entre eux avaient peut-être des liens avec la drogue ; les autres étaient là par hasard, ils travaillaient dur sur des chantiers çà et là, certains dans la boutique.

Seize victimes en moins de six mois. Une telle situation aurait fait vaciller n'importe quel pays démocratique. Mais ici, chez nous, on n'en a même pas parlé. A Rome et au nord de la capitale, on ne savait rien de ce sillage de sang, on ignorait tout de ce terrorisme qui ne parle pas arabe, qui n'est pas lié à l'extrême gauche, mais qui commande et domine sans partage.

Ils tuent tous ceux qui s'opposent à eux. Ils tuent tous ceux qui se retrouvent dans leur ligne de mire, sans faire de détail. Ils utilisent toujours les mêmes armes, même s'ils tentent de les maquiller pour tromper les enquêteurs, ce qui prouve qu'ils n'en ont pas beaucoup à disposition. Ils n'entrent pas en contact avec leurs familles, ils restent rigoureusement entre eux. De temps à autre, on peut les apercevoir dans les bars de quelque patelin isolé, où ils viennent se soûler. Depuis six mois, personne n'a réussi à leur mettre la main dessus.

Castel Volturno, où se sont déroulés la plupart de ces meurtres, n'est pas un endroit ordinaire. Ce n'est pas une bourgade à l'abandon, un ghetto pour les exclus et les exploités comme on peut en trouver aussi ailleurs. Ici, tout a été construit sans permis. A commencer par le célèbre Villaggio Coppola, 863 000 mètres carrés de béton, le plus grand complexe illégal au monde. L'hôpital, le bureau de poste et même la caserne des carabiniers sont hors la loi. Les familles des soldats de la base de l'OTAN toute proche vivaient là autrefois. Depuis qu'ils sont partis, tout est resté à l'abandon. C'est maintenant devenu le territoire du parrain Francesco Bidognetti en même temps que celui de la mafia nigériane.
La cocaïne venue d'Afrique, destinée principalement à l'Angleterre, transite par Castel Volturno. La Camorra locale, le clan de Casal di Principe, a donc imposé une "taxe" sur le trafic et conclu des accords, instaurant une sorte de joint-venture. Mais le pouvoir des Nigérians s'est rapidement accru, et ils sont aujourd'hui très puissants, tout comme la mafia albanaise, avec laquelle les clans locaux sont en affaire.

Les temps ont changé

Le clan des casalesi est aujourd'hui au bord de l'éclatement et craint de ne plus être reconnu comme le maître absolu sur son territoire. Alors les électrons libres se faufilent entre les mailles. Ils tuent les petits dealers albanais pour l'exemple, ils massacrent des Africains – mais pas des Nigérians –, ils frappent les derniers anneaux de la chaîne des hiérarchies ethniques et criminelles. De jeunes gars honnêtes sont tués mais, comme toujours, ici il n'est pas nécessaire d'avoir une raison pour mourir. Et un rien suffit pour que la diffamation fasse ses ravages, et les Africains tués sont immédiatement taxés de "trafiquants". Ce n'est pas la première fois dans la région qu'un massacre d'immigrés est perpétré. Avant, les parrains préféraient éviter ce genre de démonstration. Mais les temps ont changé, et ils permettent à un groupe de cocaïnomanes armés d'exercer une violence aveugle.

Ici, sur ma terre, j'ai vu apparaître sur les murs des tags contre moi. "Saviano est une merde." "Saviano ver de terre." On a peint un énorme cercueil avec mon nom dessus. Et des insultes, des dénigrements continuels, à commencer par la plus fréquente et la plus banale : "Il s'est fait du fric." Aujourd'hui, j'arrive à vivre de mon travail d'écrivain, et, heureusement, à me payer des avocats. Et eux ? Eux qui sont à la tête de gros empires économiques et se font construire des villas pharaoniques dans des bleds où il n'y a même pas de routes goudronnées ? Eux qui, pour s'enrichir avec le traitement des déchets toxiques, ont empoisonné cette terre ? Comment un tel retournement des perspectives est-il possible ? Comment se fait-il que même les honnêtes gens s'unissent à ce chœur ? Je la connais pourtant bien, ma terre, mais face à tout cela je suis incrédule et atterré. Blessé au point que j'ai maintenant du mal à trouver mes mots.

A qui dois-je m'adresser ? Qu'est-ce que je dis ? Comment puis-je dire à ma terre de cesser de se laisser écraser entre l'arrogance des forts et la lâcheté des faibles ? Ce 22 septembre, c'est mon anniversaire. Dans cette pièce où j'écris, hébergé par des gens qui me protègent, je pense à tous les anniversaires que j'ai passés ainsi, depuis que j'ai une escorte policière : un peu nerveux, un peu triste, et surtout seul.

Roberto Saviano
La Repubblica

© 2008 by Roberto Saviano. Published by arrangement with Roberto Santachiara Literary Agency.

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Don Quichotte 44 13/12/2008 14:42

Bonjour,

Je vous écris car j'aimerais vous redemander de nouveaux renseignements concernant les cartels mexicains.

En effet, en lisant la presse espagnole, je suis tombé sur un article assez édifiant datant du mardi 24 novembre dernier et publié dans le quotidien "El Periodico" :

http://www.elperiodico.com/default.asp?idpublicacio_PK=46&idioma=CAS&idnoticia_PK=564778&idseccio_PK=1021

Cet article fait écho à une rapport de l'ONU et aux conclusions de Amado Philipe de Andrés, qui supervise pour l'ONU la lutte contre le crime organisé en Amérique Centrale.

Visiblement, trois des gros cartels mexicains (celui du Sinaloa, celui du Golfe et celui de Tijuana) sont en train d'avancer leurs pions en Europe. Si l'on en croît l'article, ces cartels sont en train d'envoyer des "sicarios" sur le vieux continent, principalement en Espagne (Barcelone, Madrid, Malaga, Bilbao) mais aussi dans d'autres villes européennes (Oslo, Amsterdam).

Les tueurs à gages qui sont envoyés en Europe sont recrutés principalement dans les "maras" centreaméricaines (le gang cité est la Mara Salvatrucha) ainsi que parmi les Kaibilies (ex-bérets verts de l'armée guatémaltèque). Quand ces "sicarios" sont recrutés (leur casier doit être vierge), ils suivent tout d'abord un "stage" dans des "camps" au Mexique (l'ONU a répertorié 211 "camps d'entraînement"), où ils sont entraînés par les Zetas et les Negros (groupes de tueurs à gages, souvent des ex-policiers ou ex-militaires mexicains si j'en crois ce que j'ai lu, aux services des narcos mexicains), avant d'être envoyés en Europe.

En Espagne, ces "infiltrés" seraient en train de s'incorporer aux gangs de rue latinos déjà en place (Latin Kings et Netas principalement), à qui ils apporteraient contacts criminels et soutien logistique (armes à feux et papiers). L'objectif, en Espagne tout du moins, seraient de contrôler l'ensemble de la chaîne du trafic de drogue, mais pas seulement.

Selon Amado Philipe de Andrés, les cartels mexicains veulent s'appuyer en Espagne sur les "maras" centraméricaines pour prendre le contrôle du trafic d'êtres humains (prostitution et immigration illégale) et sur celui des armes, en plus du contrôle entier de la chaîne du trafic de drogue. Amado Philipe de Andrés dit donc également que des affrontement violents sont à craindre dans les années à venir entre les "maras" centreaméricaines et les groupes criminels déjà en place pour le contrôles de ces circuits criminels.

En tout cas, ces propos font échos aux récents coups de filets montrant des liens entre la Ndrangheta et le Cartel du Golfe ainsi que dans la détection des polices espagnoles et italiennes du gang Mara Salvatrucha sur leurs territoires.

Concernant l'Espagne, le MS 13 a été impliqué en début d'année dans le meurtre d'un gangster marocain près de Barcelone : http://www.minutodigital.com/noticias/1445.htm, concernant l'Italie, le gang serait en train de s'implanter à Milan : http://blog.panorama.it/italia/2008/09/30/cavano-un-occhio-a-un-ragazzo-la-mara-salvatrucha-sbarca-a-milano/ (par contre, je ne comprend pas bien l'italien, mais j'ai cru comprendre que le gang aurait été impliqué dans un règlement de compte à la la machette fin septembre).

Amado Philipe de Andrés pense que les polices européennes vont être très rapidement confrontées aux problèmes des "maras" centreaméricaines ainsi qu'aux Cartels mexicains et que des accès de violence sont à craindre car ces groupes criminels ont l'intention de rentrer en concurrence avec les groupes criminels déjà en place pour le contrôle des circuits criminels.

En tout cas, c'est pas très réjouissant...

Savez-vous si les polices européennes sont en train de s'organiser vis-à-vis de cette nouvelle menace et quelle est la réelle présence des cartels mexicains en Europe ?

Don Quichotte 44 08/11/2008 11:54

Comme vous me l'aviez proposé, je vous promets d'écrire un article sur la Cosa Nostra US avant Noël.

En m'excusant de mon retard et en vous remerciant,

Don Quichotte 44

Don Quichotte 44 08/11/2008 11:52

Bonjour,

Je ne sais pas si vous êtes un spécialiste du Mexique, mais je vous écris pour savoir comment vous analyser la situation de ce pays en tant que criminologue.

En effet, j'aimerais savoir comment vous pensez que va évoluer la situation là-bas, comment vous "jugez" la politique de lutte contre la crime organisé mise en place depuis deux ans par le président Calderon et comment vous évaluez l'évolution plus qu'inquiétante des sept gros cartels mexicains depuis une petite vingtaine d'années.

Effectivement, depuis deux ans (c'est à dire depuis que le président Calderon a mis en place sa nouvelle politique de lutte contre la criminalité organisé), il règne là-bas un climat d'extrême violence (je lisais que depuis le début de l'année, le guerre qui oposse l'état mexicain aux sept gros cartels du pays avait déjà fait pratiquement 4 000 victimes, soit plus que la Camorra en 30 ans si l'on se base sur les chiffres donnés par Roberto Saviano).

De même, pensez-vous que la politique mise en place par le président mexicain, c'est à dire le déploiement de 30 000 soldats dans les rues depuis 2 ans, soit adéquate. En effet, le début des violences a démarré depuis ce moment-là et les résultats sont plutôt décevants, car mis à part certains tueurs à gages des bidonvilles ou certains passeurs de drogue en bas de l'échelle criminelle, personne ne "tombe", et encore moins les "gros bonnets". A contrario, si je crois ce que j'ai lu, rien de sérieux n'a été mis en place pour s'attaquer aux réseaux financiers de ces cartels...

Enfin, j'aimerais savoir comment vous évaluez l'évolution plus qu'inquiétante des sept gros cartels mexicain depuis une petite vingtaine d'années. En effet, ce sont désormais ces cartels qui contrôlent l'ensemble des narcoroutes terrestres reliant l'amérique latine aux Etats-Unis (qui sont les mêmes voies qui sont utilisées pour le trafic d'êtres humains), supervisent la distribution de la drogue dans les rues de la côtes ouest étasunienne par le biais des gangs de rues mexicano-américains ou latinos auxquels ils sont associés (MS 13, Mexican Mafia, Nortenos, 18th street,...). Enfin, et c'est sans doute ce qu'il y a de plus grave, ces cartels seraient dorénavant un rouage incontournable au Mexique dans les secteurs culturels (ces lamantables chansons à la "gloire" des "narcos" que sont les narcocorridos ainsi que les enterrements en "grande pompe" des "parrains" et autres tueurs à gages, dont les stèles sont parfois décorées d'une photo d'eux les représentant revolver à la main sans que personne ne s'en émeuve...), économiques (40% des entreprises légales mexicaines auraient dans leurs fonds de l'argent issu du trafic de drogue), politiques (tous les partis seraient infiltrés) ainsi qu'éstatales (après les plus hautes sphères de la police, il semblerait maintenant celles de l'armée qui soient touchées par la corruption).

De même, il semblerait que dans les sphères criminelles, les nouveaux "parrains" mexicains jouent un rôle de choix. En effet, dans le livre "El cartel de los sapos", sorti cet été en amérique latine, du repenti Andres Lopez, ancien haut représentant sur Miami du cartel colombien Norte Del Valle, ce dernier révèle que lors de la guerre interne qui a fait rage dans ce cartel aux débuts des années 2000 et qui a fait plusieurs centaines de morts en Colombie, les deux factions considéraient le "parrain" Vicente Carillo Fuentes (cartel de Ciudad Juarez) comme un "juge de paix". Après être devenus la première force criminelle d'amérique latine, les septs gros cartels mexicains sont-ils en train de devenir des tenors du crime organisé international ?

Falcone 26/11/2008 06:29



Bonjour,


Bedaucoup de question pour un seul homme.


1. L'aggravation de la situation est due au fait que les cartels colombiens ont sous-traité l'acheminement de la cocaine vers les Etats-unis aux cartels mexicains.Ces derniers sont donc plus
riches qu'avant. Ils peuvent désormais tout représentant de l'Etat sans rique de voir le clan disparaître.


2. Envoyer l'armée làou les populations n'ont pas confiance en l'Etat ne sert pas à grand chose. La Colombie fait de même. En six mois, le gouvernement Berlusconi a envoyé trois fois l'armée. Une
fois au coeur des villes pour lutter contre l'insécurité, une deuxième fois ppur protéger la construction d'incinérateurs en Campanie et la dernière fois contre les casalesi qui ont tué six
africains...


3.Au risque de vous choquer, pour réduire l'importance des cartels, il faudrait que l'Etat américain mettent en place une politique de régulation des drogues.



céleste 21/10/2008 19:52

bonsoir Fabrice

cette lettre est bouleversante.
Roberto Saviano fait preuve d'un courage exceptionnel et il vraiment besoin d'être soutenu.

l'Italie est livrée aux mains des brigands, des criminels qui agissent impunément, particulièrement dans le sud.
mais depuis peu la bête a aussi développé des ramifications dans le nord et elle ne va pas s'arrêter

merci de votre visite chez moi