"Quand je serai grand, je serai Tony Montana!"

Publié le par Falcone

Par Stefan Gouzouguec, professeur à Aubervilliers (photo ducollège Rosa Luxembourg à gauche), auteur de l'article « Monsieur Darcos, assumez vos choix éducatifs! » publié sur le journal en ligne Rue 89 et sur le site "changer-d'oeil"

Il y a quelques semaines, j'ai pu voir naître une mafia dans une classe de 5e d'un collège " ambition réussite " de Seine-Saint-Denis.
L'idée en est venue au délégué, capitaine de son équipe de foot, qui menace de tuer tout le monde lorsqu'on le provoque, même pour plaisanter. Cet élève est par ailleurs un très bon orateur, il l'a prouvé lors de l'élection des délégués de classe. Il a recruté deux des plus fidèles clients du bureau de la conseillère d'éducation et recordmen du nombre de rapports dans la classe, bref des petits gars qui n'ont pas froid aux yeux, comme hommes de main. Leur première mission a été d'aller brasser une petite peste bien gentille, oh, pas grand chose, juste la bousculer sans lui faire de mal. C'est par elle que la conseillère d'éducation et moi-même avons appris l'existence de cette mafia.
    Lorsque j'ai évoqué le problème en heure de vie de classe, j'ai appris qu'ils avaient proposé à d'autres de rejoindre leur organisation. Une commission anti-mafia dirigée par la conseillère d'éducation s'est occupée de faire avorter dans l'oeuf cette " organisation criminelle " naissante, sans conséquence pour les diverses parties impliquées.
   
    Ces élèves n'ont au bout du compte rien fait d'autre que structurer leur groupe et chaque personnalité a pris le rôle qu'elle jouait en électron libre. Il n'en reste pas moins que les collégiens des quartiers difficiles ont une admiration très forte pour la mafia, dont ils respectent les codes. Ainsi il est très difficile " d'enquêter " sur les bêtises qu'ils commettent, car même les bons élèves respectent la loi du silence et répondent lorsqu'on les questionnent qu'ils ne sont pas des " poucaves " (des balances).
    Nos collégiens ne rêvent plus, comme les générations précédentes, de devenir médecins, pompiers, militaires, infirmière et je dirais même plus Zidane. Non, leur héros, c'est Tony Montana dans Scarface, le type parti de rien qui s'est fait une place de premier choix par la violence, en respectant un système de valeur parallèle à la " société officielle ". La mafia de ma classe de 5e s'est en réalité autodissoute lorsque je leur ai rappelé qu'ils n'avaient pas encore quitté le collège, qu'ils avaient encore la possibilité de réussir dans la vie autrement que dans le crime organisé. Il faut dire que ce n'est pas une classe de mauvais bougres. Les plus grands qui sont en 3e, n'en font pas un sujet de plaisanterie, certains d'entre eux ont déjà intégré la petite délinquance et le paient très cher. Scarface ne reste malheureusement pour eux que du cinéma grand public américain.
    Sans le savoir, ces collégiens ont illustré l'explication de la construction d'un ghetto telle que l'explique le sociologue Didier Lapeyronnie dans l'entretien qu'il a accordé au quotidien Le Monde le 30 décembre 2008 à propos de son ouvrage le Ghetto urbain (éd. Robert Laffont, 2008) : " [...] les ghettos se construisent autant par l'extérieur - cela correspond aux effets de la ségrégation sociale et raciale - que par l'intérieur - l'élaboration d'une organisation sociale qui permet de compenser un peu les blessures infligées par la société."

PS de Fabrice Rizzoli :
Afin de démystifier la mafia, il est possible d'analyser en classe les films qui font tant fantasmer les jeunes. D'autre outils pédagogiques existent comme la BD Brancaccio (Une BD pour comprendre le phénomène mafieux. ). On pourrait aussi étudier le livre Gomorra au lycée ( Gomorra, le livre ).

Publié dans Légalité en France

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